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Réflexions

Adeline Gendron
Rédactrice

Il ne fait plus aucun doute que l'internet constitue une voie de communication de plus en plus populaire (malgré qu'il ne soit pas encore accessible à la majorité) et que la prédominance américaine fait craindre plusieurs. A-t-on raison de s'inquiéter pour le français, de voir dans cette utilisation massive de l'anglais dans les nouvelles technologies une menace pour la langue de Molière1 ? Sans se laisser avaler par des considérations alarmistes, c'est cette question du français sur internet que se proposent d'étudier Jacques Anis et ses collègues dans le collectif Internet communication et langue française2 publié chez Hermes en 1999. L'ouvrage est séparé en trois parties. Dans la première, intitulée « Communication médiée par ordinateur », les spécialistes des sciences du langage s'intéressent à l'écrit-oral des courriers électroniques, des chats3 et des mondes virtuels. Dans une seconde partie intitulée « Pédagogie de la langue », ils tentent de cerner les apports d'internet à la pédagogie, soit par les mises en situation des mondes virtuels, soit grâces aux ressources pédagogiques qu'il fournit. Finalement, dans la partie intitulée « Politique de la langue », Anis et ses collègues abordent le point chaud de la défense de la langue en étudiant les politiques linguistiques françaises et les sites officiels de l'Office de la langue française (Québec) et de la Délégation générale à la langue française (France).

Le français très peu normatif et les formulations souvent bâclées qu'on trouve sur les listes de discussions, les messages électroniques personnels et les chats auront fait frissonner plus d'un puriste. Il semble pourtant qu'il soit possible d'extraire de ce langage d'échange électronique certaines pratiques courantes qui, à la limite, pourraient presque s'instaurer en norme. Ainsi en est-il par exemple de l'utilisation de ce que Florence Mourlhon-Dallies et Jean-Yves Colin nomment les didascalies électroniques. Ils entendent par didascalies électroniques tout ce qui dans le texte ne relève pas de la discussion, c'est-à-dire l'insertion de remarques sur le lieu, le temps, l'acte même de communiquer ou encore sur l'émotion suscitée par l'emploi de smileys4. Poussant plus loin encore la spécificité électronique, Fabienne Cusin-Berche propose l'étude du courrier électronique en tant que genre. Catégorie intermédiaire entre discours direct (celui de la conversation téléphonique par exemple) et le discours reporté (la lette traditionnelle), le courrier électronique donne l'illusion d'une instantanéité qui ne le rapproche d'aucun autre genre. Mais quelle serait donc la particularité de ce nouveau genre ? D'abord, en ce qui concerne la forme, les formules de politesse sont réduites au minimum, l'obligation de signer n'est plus une obligation et les données temporelles sont inscrites automatiquement. D'un point de vue plus linguistique, le courrier électronique possède aussi ses caractéristiques propres et c'est ce que montre l'étude de Rachel Panckhurst. Ces caractéristiques, ce sont entre autres l'utilisation accrue du présent et d'une forme intonative malgré l'écrit. Les chats proposent eux aussi un langage qui leur est propre. Pourtant, il est plus difficile de cerner des habitudes outres l'utilisation des smileys. En somme, sur les chats, c'est le désir de communiquer qui prime sur le souci de la forme, désir qui se traduit par une économie de temps et de gestes (abréviations, omission de certains caractères accentués...), une attitude ludique, une recherche d'expressivité et une affirmation de soi qui passe souvent par une contestation de la norme.

Deux aspects de la promotion de la langue française sont abordés dans Internet communication et langue française : l'enseignement et la politique. D'abord, la connaissance d'une langue, qu'elle soit maternelle ou seconde, passe nécessairement par l'enseignement. Le réseau internet propose-t-il des outils d'apprentissage intéressants ? François Manguenot se penche sur la question des mondes virtuels comme outil pédagogique. Ces mondes virtuels, s'ils sont régis par des professeurs responsables, peuvent s'avérer très utiles dans l'apprentissage d'une langue. En effet, l'individu peut se présenter dans ce monde sous une identité plus ou moins réelle ce qui permet d'évacuer les inhibitions liées à une mauvaise connaissance d'une langue. De même, comme les mondes virtuels étudiés ne passent pas nécessairement par un environnement graphique mais par la description, les utilisateurs se voient forcés à la lecture et à l'écriture. Ainsi, le monde virtuel s'avère un outil pédagogique des plus intéressants. De son côté, Cyril Masselot s'intéresse aux ressources disponibles sur internet pour quiconque s'intéresse au français et à la pédagogie. Il propose donc un relevé critique de différents sites.

Les études consacrées à la politique de la langue viennent clore Internet communication et langue française. La première étude, celle de Jean-Michel Eloy, est entièrement consacrée aux politiques linguistiques françaises mais pourrait sans doute s'appliquer à tous les pays de la francophonie. Il semble en effet que les pays francophones soient un peu dépassés par les développements informatiques. On n'a qu'à comparer, par exemple, le nombre d'études francophones consacrées à internet au nombre d'études anglophones pour voir à quel point ce domaine reste à exploiter ! La dernière étude de l'ouvrage, celle de Gérard Petit, propose une analyse comparative de deux sites officiels d'organismes voués à la protection de la langue. D'un côté, l'Office de la langue française du Québec propose un site strictement tourné vers le français : on y trouve par exemple un dictionnaire qui propose « le bon mot » français pour différentes entrées anglaises. De son côté, le site de la Délégation générale à la langue française s'oriente surtout vers le plurilinguisme, proposant un dictionnaire aux entrées dans diverses langues.

En somme, ce sont des études rigoureuses et très intéressantes que nous proposent Jacques Anis et ses collègues dans Internet communication et langue française. Si les seconde et troisième parties sont accessibles à tous, la première, plus technique, pose parfois certains problèmes de lexique qui sont pourtant surmontables. Mais, pour en revenir à la question de départ, le réseau internet constitue-t-il une menace pour la langue française ? C'est en fait une sur-protection qui constituerait, selon les auteurs, une véritable menace. « Sachant que la terminologie de l'informatique et du multimédia s'exprime primitivement en anglais, une francisation non perçue dans sa valeur sémiotique de dénomination ne sera pas en mesure d'empêcher l'efficience d'un anglicisme dans le système du locuteur. Ne pas expliciter la terminologie française crée les conditions favorables au maintien voire à l'implantation des unités auxquelles on prétend substituer.5 » Ce problème de lexique, de choix entre la terminologie courante (anglaise) et normative (française) est sensible tout au long de l'ouvrage. Ainsi, dès l'introduction, Jacques Anis justifie ses choix de vocabulaire, avouant préférer Web à toile et courrier électronique à mail. Pourtant, d'une étude à l'autre, le vocabulaire change, on passe de courrier électronique à courriel et de bavardage à chat... Signe sans doute de la nouveauté du domaine.

1 Pour la langue de Molière ? du moins celle du XVIIe siècle ? oui, sans doute faut-il craindre parce que c'est en quelque sorte une nouvelle norme que propose internet. Retour au texte

2 Jacques Anis [dir], Internet communication et langue françaises, Paris, Hermes (coll. Hermes Science), 1999, 191p. Retour au texte

3 bavardage. L'office de la langue française privilégie le terme « bavardage » à l'anglais « chat ». De leur côté, Jacques Anis et ses collègues ne s'inscrivent pas dans une optique de protection de la langue et préfèrent l'usage courant. Retour au texte

4 Les plus utilisés étant le sourire :-) et le clin d'œil ;-) . Retour au texte

5 Gérard Petit, « Internet et terminologie », Internet communication et langue française, Paris, Hermes (coll. Hermes Science), 1999, p. 167 Retour au texte

 
 

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